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Le site des familles Filet et apparentées;  Association "La Gens Filet"

Le traité de TILSITT du 07-07-1807

Le récit d'un sapeur vu sur le net.
De mémoire familiale, Michel Filet (dragon du 6e régiment) y était présent.

Tilsitt n'est autre chose qu'une grande rue d'une bonne largeur, bordée par des maisons assez belles et assez élégantes. Le séjour y était agréable; d'abord, nous nous reposions sur nos lauriers, passe-temps assez doux après tant de fatigues, et, en outre, le mouvement extraordinaire qui agitait cette petite ville, l'armée, la magnifique garde impériale, les allées et venues des diplomates dont on discutait et commentait la moindre parole, le moindre geste, lui donnaient une animation et une vie qu'elle n'avait jamais sans doute connues auparavant. Les nouvelles, d'ailleurs, devenaient chaque jour plus intéressantes

Une entrevue, disait-on, allait avoir lieu entre les deux Empereurs. On parlait du cérémonial; on réglait les préséances; chacun faisait faire des habits neufs. Les magasins de Tilsitt étaient abondamment fournis de 'marchandises anglaises; tout y abondait, et on ne marchandait pas.

Quand les pourparlers ne furent plus un mystère pour personne, on songea à rétablir la communication d'une rive du Niémen à l'autre. Le pont qu'avait incendié le grand-duc Constantin ne présentait plus à la surface de l'eau que des bouts de pilots carbonisés. On se servit pourtant de ces débris des anciennes palées, et avec des entures comprises intelligemment on parvint à rétablir le tablier du pont d'une façon provisoire.

Le travail de réfection du pont marchait vite et allait être terminé, lorsque l'on connut officiellement la signature prochaine de la paix et la visite solennelle que devaient se rendre les deux Empereurs au milieu du Niémen.

Ainsi se terminait la guerre entreprise par Alexandre pour venir au secours du roi de Prusse. Le Tsar se hâtait de conclure la paix avec Napoléon dès que son territoire était menacé. Il avait bien voulu faire la guerre en Pologne pour son ami Guillaume; mais, lorsqu'il voyait, à n'en pas douter, que les hostilités allaient être portées en plein territoire russe, sa prudente politique l'empêchait d'attendre que le passage du Niémen ne fût forcé par les Français.

Ce fut l'empereur Napoléon qui offrit à son frère Alexandre le lieu de cette entrevue solennelle. Il y avait déjà, dans ce fait, acte de supériorité de notre part; mais elle nous appartenait véritablement et sans conteste. N'étions-nous pas les vainqueurs ? N'étions-nous pas les maîtres du fleuve en ce point, où la rive que nous occupions avait sur l'autre un commandement tel qu'il ne permettait pas aux Russes d'en approcher ? D'un autre côté, Alexandre, sur la rive opposée, dénuée de tout, pouvait-il improviser avec ses Cosaques ce salon flottant où l'élégance, la commodité et l'allure militaire avaient su se mêler dans la plus heureuse harmonie ?

Valazé, alors chef de bataillon du génie et appartenant au corps du maréchal Ney, fut chargé de la construction du radeau sur lequel devait être élevé le pavillon. J'y faisais aussi travailler avec les sapeurs du génie de la garde. C'est alors que le chef de bataillon Lejeune, de l'une des hauteurs qui bordent la rive du Niémen, esquissa le dessin des lieux et de la scène que, plus tard, il retraça avec tant de bonheur le tableau célèbre.

Roehn Musée de Versailles

Toutes ces collines, qui dominent le fleuve et commandent la rive russe à portée de canon, étaient couvertes par nos troupes. C'était un imposant spectacle que cette immense réunion d'hommes qui s'étaient gaiement portés sur ces amphithéâtres naturels; rien ne rappelait la guerre; pas d'armes; les physionomies joyeuses, des uniformes éclatants agréablement mêlés aux habits de fête des populations accourues pour assister à cet événement d'un si puissant intérêt.

C'était le contraire sur la rive droite, où l'on distinguait à peine quelques groupes de Cosaques marchant silencieusement dans la vaste plaine, avec quelques rares officiers.

Le pavillon flottant avait deux entrées: l'une destinée à l'empereur Napoléon, vers la rive gauche, l'autre vers la rive droite destinée au czar Alexandre. En avant de ces portes, pavoisées aux couleurs des deux nations, se trouvaient deux vestibules, séparés des portes par des barrières. Le pavillon, de quatre mètres sur six environ, était une sorte de chambre ornée de draperies et de glaces. Le plafond et les murs étaient décorés en forme de tente. Au milieu, une table et deux fauteuils. Deux fenêtres l'éclairaient, une en aval, l'autre en amont, garnies de rideaux d'assez belles étoffes. Enfin, l'ameublement de cette pièce historique était aussi complet qu'on pouvait le désirer, eu égard au temps et aux faibles moyens dont nous disposions. J'avais, pour ma part, contribué de tous mes efforts à cet arrangement, et j'avais même fait porter de mon logement deux des quatre glaces qui remplissaient les panneaux, à droite et à gauche des fenêtres.

Au moment où allaient paraître les souverains, un imposant silence se fit. Le colonel du génie Lacoste, aide de camp de Napoléon, avait été envoyé sur la rive droite auprès d'Alexandre, pour le complimenter. On ne pouvait faire un meilleur choix; c'était un homme à la physionomie ouverte, inspirant la confiance et d'une grande valeur personnelle. Au signal donné, les rames levées des deux embarcations tombent en frappant ensemble les eaux du Niémen, et pendant quelques minutes on n'entend que leur mouvement régulier et cadencé sur la surface du fleuve, qui semble lui-même demeurer immobile. Toute la nature a l'air de se taire, afin de ne pas perdre la plus légère circonstance d'un si heureux rapprochement.

Napoléon quitte la rive gauche accompagné de Berthier, Duroc, Murat, Bertrand et quelques aides de camp, au nombre desquels j'eus le bonheur de me trouver. Au même instant, Alexandre, avec le grand-duc Constantin, le prince Wolkowski, son aide de camp, le maréchal de Kalkreuth, qui vient de défendre Dantzig, et quelques autres officiers, s'éloigne de la rive droite, et les deux barques portent ces deux empereurs qui, ayant cessé de se combattre, vont se donner le baiser de paix, se jurer amitié éternelle Des bords du fleuve on put voir les souverains aborder le radeau, entrer par les deux extrémités du pavillon, s'embrasser et ce fut tout. Le reste fut voilé à tous les regards. On put seulement voir que la plus grande cordialité régnait aux deux vestibules entre les officiers russes et français des deux suites. Murat joignit aussitôt le grand-duc Constantin. Tous deux généraux en chef de cavalerie, leur similitude de caractère et de vie aventureuse devait les rapprocher.

Au bout d'une demi-heure, les deux souverains sortirent du pavillon et, au milieu d'un silence encore plus profond, si possible, qu'à leur arrivée, s'embrassèrent avec affection, se serrèrent cordialement les mains,... et les barques pavoisées ramenèrent vers les rives du Niémen ces deux maîtres de l'Europe, pendant que les salves d'artillerie, les fanfares, les tambours battant aux champs, annonçaient l'heureuse réunion qui mettait fin à nos combats par une paix glorieuse et une alliance dont on espérait bien faire ressentir les effets désastreux à l' Angleterre.

Peu après l'entrevue, l'empereur Alexandre vint prendre son logement à Tilsitt. Il avait choisi pour demeure une maison située à l'extrémité de la ville, du côté du pont, dans un lieu détourné de la grande rue où était le quartier général de Napoléon. La demeure d'Alexandre était plus spacieuse que celle de l'Empereur, située dans la rue principale de Tilsitt, où le passage continuel des troupes et des états-majors français occasionnait un bruit ininterrompu. Malgré les inconvénients de cette situation, elle plaisait à l'Empereur, qui, de ses fenêtres, pouvait voir défiler ses régiments dans cette large rue où l'on pouvait même les passer en revue.

Plusieurs de ces spectacles militaires furent donnés en l'honneur du Czar, qui, toutes les fois, avec la bonne grâce qui lui était particulière, se répandait en éloges sur la beauté et l'instruction des troupes qu'on faisait manœuvrer sous ses yeux. Rien, en effet, ne pouvait donner une idée plus haute de notre armée que ces beaux régiments de la vieille garde qui, après s'être battus avec tant de valeur, se faisaient voir à la parade avec leur martiale coquetterie. Ces hommes, vieux militaires, quoique jeunes encore, portaient merveilleusement la guêtre blanche qui, recouvrant le genou, dessinait une ligne courant sans la plus légère déviation d'une extrémité à l'autre d'un régiment. Les officiers, tous officiers d'élite, si bien tournés, chaussaient également la même guêtre de fine toile, sur la culotte de casimir blanc. Le bonnet à poil, avec l'aigle d'or, et le sabre de grenadier au côté complétaient cet uniforme, élégant et sévère à la fois, qu'on a oublié aujourd'hui pour d'autres vêtements plus commodes peut-être, mais sous lesquels ne se peuvent plus accuser la grâce et les belles formes masculines.

Tilsitt, séjour de deux puissances qui pouvaient se partager le monde, vit aussi un troisième souverain, mais un roi presque détrôné; souverain quelques mois avant, l'ami, l'allié du Czar, et aujourd'hui réduit à implorer la pitié du vainqueur, qui, ce jour-là même, pouvait briser la dynastie du grand Frédéric. Le roi de Prusse venait visiter Napoléon avec la reine, qui, maltraitée dans nos bulletins, se présentait aussi pour solliciter des conditions meilleures dans la paix qui allait se conclure.

Comment croire à un retour sincère de ce prince après tant d'humiliations, et comment une femme, une reine, put-elle se décider à faire cette démarche d'accompagner son époux chez le vainqueur dont elle avait eu tant à se plaindre, et cela, dans le lieu même où résidait Alexandre, pour qui, en ce moment, étaient tous les soins, toutes les prévenances ! Irrésistible empire des nécessités !!!

Affaissé au moral comme au physique, sa couronne brisée, les allures du roi de Prusse paraissaient encore plus chétives, comparées aux airs de noblesse et de puissance du Czar. Il me semble encore voir le roi arriver à la porte de l'empereur, sans bruit, sans suite, descendre d'un petit cheval de médiocre apparence, vêtu d'un simple uniforme d'infanterie, un petit shako sur la tête. Il entra, eut une conférence avec Napoléon, sortit, pour ainsi dire inaperçu !!! Et cela, quelques jours à peine après la solennelle entrevue du Niémen !!!"


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